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Philippe Collin, Sébastien Goethals

La Patrie des frères Werner

Futuropolis, 26 août 2020, 152 p., 23 €

mercredi 26 août 2020, par Frédéric Stévenot

Présentation de l’éditeur. « Mai 1945. Dans les ruines de Berlin, deux orphelins juifs assistent apeurés à la victoire soviétique. Réfugiés à Leipzig, Konrad et Andreas Werner deviennent citoyens est-allemands. C’est la marche de l’histoire.
Juin 1956. Les deux frères ont rejoint les rangs de la Stasi pour échapper au camp de rééducation. Ils seront les fils de l’Est.
Juin 1974. Lors de la 10e coupe du monde de football, un match historique va opposer la RFA et la RDA.

C’est le match de la guerre froide. Le retentissement est mondial. Pour faire gagner la RDA, Erich Honecker décide d’impliquer les meilleurs agents de la Stasi. Il faut prouver la supériorité du régime socialiste sur le monde capitaliste. Konrad Werner est infiltré depuis des mois dans l’équipe de la RFA. Andreas Werner fait partie de la délégation de RDA. Voilà douze ans qu’ils ne se sont pas vus.
Le choc des deux blocs va ébranler leurs convictions ».

Il y a deux ans paraissait le premier ouvrage signé à la fois par Philippe Collin et Stéphane Goethals, Le Voyage de Marcel Grob, dont il a été rendu compte sur ce même site. Alors que cet album prenait pour cadre la fin de la seconde guerre mondiale [1], La Patrie des frères Werner ne fait que prendre naissance lors de sa conclusion en Europe, puisque nous sommes alors à Berlin lors de l’assaut final mené par les Soviétiques contre la capitale du Reich de mille ans. L’album offre d’ailleurs deux références. L’une est très explicite, puisqu’il s’agit de la célèbre photographie d’Evgueni Khaldeï, sur laquelle on voit la mise en scène de trois soldats soviétiques [2] dressant le drapeau soviétique au sommet des ruines du Reichstag, le 2 mai (et non le 8 comme l’indique l’illustration de la page 3). Les premières scènes évoquent également le film de Roberto Rossellini, Allemagne année zéro (1948), même si le cadre est celui de l’après-guerre, avec la capitale en ruine.

Deux enfants [3] cherchent à échapper aux combats : Konrad et Andreas Werner, dont les parents, juifs, ont péri dans les camps nazis. Wolfskinder (enfants-loups), ils se retrouvent finalement dans la zone occupée par les Soviétiques. En 1953, ils sont installés à Leipzig, et assistent au soulèvement qui suit la mort de Staline. Konrad est saisi par la police politique ; le colonel Gronau exerce un chantage sur lui : il doit s’engager pour éviter à son jeune frère d’être placé dans une maison de correction en Pologne. En 1956, les deux frères terminent leur formation d’officiers de la Stasi, dont Erich Mielke prend la tête l’année suivante. On les suit à nouveau à Berlin, en août 1961, quand s’édifie le mur, puis à Rostock, en décembre, où ils sont chargés d’arrêter Otto Priebke. Il s’agit d’un homonyme d’Erich Priebke, condamné en 1998 par la justice italienne pour avoir organisé le massacre des Fosses ardéatines, à Rome, en mars 1944. Celui-là, Oberstrurmführer à Ravensbrück où la mère des frères Werner est morte. Il est abattu par Andreas au moment de son évasion. C’est le véritable point de départ de l’histoire. Quand il termine ses trois mois d’emprisonnement, Andreas apprend que son frère s’est vu confier une mission d’infiltration à l’Ouest, ce qui signifie qu’ils sont séparés de fait.
En 1974, Konrad est installé à Hambourg, et a fondé une famille. Il est parfaitement intégré à la société ouest-allemande : il est d’ailleurs devenu intendant de la Mannschaft, l’équipe nationale de football de la RFA entraînée par Helmut Schön, qui comprend alors des joueurs aussi prestigieux que Paul Breitner, Franz Beckenbauer, Gerd Müller, Sepp Maier… Elle doit affronter la RDA le 22 juin 1974 lors du premier tour de la Coupe du monde de football organisée en RFA, puisque les deux équipes font partie du groupe I (avec le Chili et l’Australie). Konrad voit que son frère fait partie de la délégation est-allemande, comme physiothérapeute. On ne dira rien de plus sur ce qui attend les deux frères, qui se retrouvent après treize ans de séparation. On se contentera de rappeler la victoire inattendue de l’équipe de la RDA sur la Nationalmannschaft, avec un but marqué par Jürgen Sparwasser à la soixante-dix septième minute. Les deux équipes sont qualifiées pour le deuxième tour, l’équipe de la RDA devançant la RFA au classement final. L’équipée s’arrête peu après, avec la perte de tous les matches face au Brésil et aux Pays-Bas et un nul face à l’Argentine. Celle de la RFA, comme on le sait, ne s’arrêtera qu’avec la victoire finale par deux buts à un, obtenue le 7 juillet face aux Pays-Bas de Johan Cruijff et Johnny Rep.

La Patrie des frères Werner présente un intérêt historique indéniable, que vient bien compléter le dossier préparé par Fabien Archambault, maître de conférences en Histoire contemporaine à Limoges. Peu de bandes dessinées se sont en effet intéressées jusque à l’histoire de la RDA, puisque les lecteurs sont emmenés jusqu’à la finale de l’Euro 1992. À travers le parcours des deux frères, on y aperçoit les pratiques de la Stasi, mais aussi l’imprégnation idéologique. Leur cas n’est évidemment pas à généraliser. Plus encore, on retrouve le sport comme élément d’unification de la population, mais aussi comme un moyen mis au service du prestige du régime et du communisme. On retrouve d’ailleurs dans la BD la « sécurisation »des matches à l’étranger : la Stasi contrôle l’attribution des billets, donnés à des personnes de confiance.
On regrette que le contexte retenu soit uniquement celui d’une rivalité entre Allemands de l’Ouest et de l’Est. On est pourtant au moment de la Neue Ostpolitik du social-démocrate Willy Brandt, lequel, il est vrai, vient tout juste d’être écarté de la Chancellerie, le 7 mai 1974, après la découverte du scandale Gunther Guillaume. Helmut Schmidt poursuit ensuite cette politique, un peu plus timidement que son prédécesseur.

Voir en ligne : Page consacrée à l’ouvrage sur le site de l’éditeur

Notes

[1Pour rappel, le héros de l’histoire, Marcel Grob, était un jeune Alsacien enrôlé de force dans la Waffen SS, et précipité dans le massacre de Marzabotto. Il avait été confronté à son passé à l’extrême fin de sa vie.

[2Les trois soldats qui ont placé le drapeau rouge sur le Reichstag étaient Alekseï Kovalev, Abdoulkhakim Ismaïlov et Léonid Goritchev, mais Evgueni Khaldeï utilisa les services de trois autres pour les besoins de ses prises de vue.

[3La couverture placent étrangement leur tête dans le rond central du terrain de football de Hambourg, leur donnant l’aspect de saints.

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