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Didier Tronchet

Petit Traité de vélosophie. Réinventer la ville à vélo

Delcourt, coll. « Humour de rire », 27 mai 2020, 56 p., 12,50 €

mercredi 27 mai 2020, par Frédéric Stévenot

Présentation de l’éditeur. « Cycliste convaincu et baladeur invétéré depuis l’enfance, Didier Tronchet fait l’apologie du vélo et de ses bienfaits sur l’humanité. 54 planches d’humour bon enfant et un tantinet provocateur.

Didier Tronchet fait l’éloge du vélo, ce moyen de transport salvateur. Car le vélo, c’est la liberté, c’est le goût de l’effort et l’abnégation. La dissolution du stress et la paix intérieure, sans compter le gain écologique. Mais qui dit vélo dit aussi crevaisons, vent de face, transpiration et concurrence motorisée. Qu’à cela ne tienne, Petit traité de Vélosophie propose des réponses spirituelles à tous ces aléas ».

La littérature a souvent pris le vélo — ou la bicyclette [1] — comme sujet (j’allais dire : « comme cadre »). Louis Nucéra avait publié Mes Rayons de soleil [2]. Bien avant lui, Alfred Jarry avait jeté sur les routes un Ubu cycliste. Écrits vélocipédiques [3]. D’autres avaient crié leur Besoin de vélo, comme Jacques Fournel [4], qui a fait paraître un savoureux Méli-Vélo en 2008 [5]. La liste n’est certainement pas exhaustive : il faudrait lui ajouter Émile Zola, Maurice Leblanc, Jules Romains, Pierre Sansot, Philippe Delerm, Érik Orsenna, Odon Vallet, Alphonse Allais, Jerome K. Jerome, Albert Londres, Antoine Blondin, Éric Fottorino et bien d’autres. Encore manque-t-il la bande dessinée : Étienne Davodeau a donné sa Chute à vélo [6] ; Christian Lax avait restitué les débuts du Tour de France dans L’Aigle sans orteils [7] et Pain d’Alouette [8], et les courses du Vél’d’Hiv’ dans L’Écureuil du Vél’ d’hiv [9].
Tous ces ouvrages (ou la grande majorité, en tout cas) se déroulaient dans un milieu extra-urbain, hormis les vélodromes. Depuis quelques temps, la redécouverte des vertus du vélo en ville, non pas comme instrument de loisir ou de sport mais comme moyen de transport, a retenu l’attention des contemporains, en France ou ailleurs. Claire Morissette avait publié en 2009 un très remarqué Deux roues, un avenir. Le vélo en ville [10]. L’ethnologue Marc Augé avait suivi avec son bref Éloge du vélo [11]. Frédéric Héran avait fait une étude très précise sur Le Retour de la bicyclette [12]. Ajoutons enfin le journaliste Olivier Razemon et Le Pouvoir de la pédale [13] dont il ne faut pas négliger le sous-titre : « Comment le vélo transforme nos sociétés cabossées ». On en avait rendu compte sur ce site. On n’oubliera pas la Petite Philosophie du vélo de Bernard Chambaz [14].

Didier Tronchet se situe à la croisée de tous les chemins que les précédents auteurs ont empruntés. Sa bande dessinée se place dans un milieu exclusivement urbain, et on peut le tenir comme le témoignage d’un citadin cycliste qui évoque avec beaucoup d’humour et de malice les mutations de la ville depuis une décennie environ. On le voit pédalant et exposé au danger de la voiture, puis découvrant avec surprise les premiers coups de peinture qui signalent une piste cyclable. Mais c’est surtout le thème de la liberté qu’il retient, avec celui du contact avec les éléments qui constituent son environnement : « le vélo nous déplace à l’extérieur, mais surtout à l’intérieur » (de nous-mêmes).
On retrouve un autre des ennemis que René Fallet avait décrit : le vent, toujours de face, à l’aller comme au retour. Mais Tronchet l’évoque aussi comme un élément de la puissance : « Parfois on se sent très fort », puis « on comprend que c’est parce qu’on avait le vent dans le dos : le Grand Tout s’est bien foutu de notre gueule ».

Comme Frédéric Héran, il estime que le vélo est le mode de déplacement urbain idéal : « Après le grand effondrement de la civilisation qu’on nous annonce, quelle espère a le plus de chances de survivre ? L’homo automobilis […] ou l’homo cyclistus ? » ; « Aujourd’hui, quand vous voyez passer un cycliste, c’est le guerrier du futur ». Tronchet n’est pas peut-être pas le visionnaire des temps qui viennent, mais il a le talent de saisir ce qui nous y conduit, surtout si l’on se rappelle que son ouvrage a été conçu avant la pandémie. Et que voit-on aujourd’hui ? Nombre de municipalités françaises ont tracé de nouvelles pistes, provisoires mais certaines sont destinées à être définitives. Nombre d’articles ont dit à quel point la place du vélo comme transport avait été reconnue par une partie de la population toujours plus grande. La pandémie semble avoir servi d’accélérateur à la prise de conscience qui saisit même les autorités publiques, à tel point que 60 millions d’euros doivent aider à renforcer la place du vélo dans la société.

La bande dessinée de Didier Tronchet se lit avec un très grand plaisir. Ceux qui roulent à vélo retrouveront leurs émotions et leurs sensations, et feront leur les trois secrets vélosophiques : oublier le temps ; oublier la destination ; oublier la peur d’être perdu.

Voir en ligne : Page consacrée à l’ouvrage sur le site de l’éditeur

Notes

[1Sur la différence entre vélo et bicyclette, voir René Fallet.

[2Louis Nucéra, Mes Rayons de soleil, Grasset, rééd. Le Livre de poche, n° 6863, 1987.

[3Alfred Jarry, Ubu cycliste. Écrits vélocipédiques], rééd. Le Pas de l’Oiseau, Toulouse, 2007.

[4Jacques Fournel, Besoin de vélo, Seuil, 2002.

[5Jacques Fournel, Méli-Vélo, Seuil, 2008.

[6Étienne Davodeau, Chute à vélo, Dupuis, 2004.

[7Christian Lax, L’Aigle sans orteils, Dupuis, coll. « Aire libre », 2005.

[8Christian Lax, Pain d’Alouette, Futuropolis, « Première époque », 2009 ; « Deuxième époque », 2011.

[9Christian Lax, L’Écureuil du Vél’ d’hiv, Futuropolis, 2005.

[10Claire Morissette avait publié en 2009 un très remarqué Deux roues, un avenir. Le vélo en ville, éd. Écosociété, coll. « Re-Trouvailles », Montréal, 2009.

[11Marc Augé, Éloge du vélo, Payot & Rivages, coll. « Rivages poche. Petite bibliothèque », n° 685, 2010

[12Frédéric Héran, Le Retour de la bicyclette. Une histoire des déplacements urbains en Europe, de 1817 à 2050, La Découverte, coll. « La Découverte/Poche », n° 432, 2015.

[13Olivier Razemon, Le Pouvoir de la pédale. Comment le vélo transforme nos sociétés cabossées), rééd. revue et aug., Rue de l’Échiquier, coll. « L’Écopoche », 2018.

[14Bernard Chambaz, Petite Philosophie du vélo, éd. Milan, coll. « Pause Philo », 2008.

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